L'avènement du Seigneur Caitanya Mahaprabhu.

 

L'avènement du Seigneur Caitanya Mahaprabhu.



Un bref apergu de la vie et de l'enseignement de Sri Caitanya Mahaprabhu, le parfait prédicateur
du Srimad-Bhagavatam et du bhagavata-dharma.

Sri Caitanya Mahaprabhu, le grand apôtre de l’amour de Dieu et l’initiateur du chant collectif et public des Saints Noms du Seigneur, parut a Sridharm Mayapura, un quartier de la ville de Navadvipa, au Bengale, le soir

de la pleine lune du mois de phalguna (phalguni purnima) en l’an 1407 de l’ere de saka (sakabda) —,soit en février 1486 selon le calendrier chrétien. Son pére, Sri Jagannatha Misra, un brahmana érudit du district de Sylhet, était venu étudier a Navadvipa, car cette ville était alors le plus haut centre d’enseignement et de culture. Aprés avoir épousé Srimati Sacidevi, fille de Srila Nilambara Cakravarti, le grand érudit de Navadvipa, il s’installa sur les rives du Gange pour y vivre. Son épouse lui donna plusieurs filles, dont la plupart moururent à un age précoce. Deux fils, cependant, Sri Visvarupa et Visvambhara, survécurent et devinrent l’objet de l’affection de leurs parents. Visvambhara, le dixieme et plus jeune enfant de la famille, devait plus tard porter le nom de Nimai Pandita, puis, apres qu’il eut embrassé l’ordre du renoncement, celui de Sri Caitanya Mahaprabhu.

Sri Caitanya Mahaprabhu, qui est le Seigneur Supréme, manifesta Ses Divertissements sublimes pendant quarante huit ans, pour finalement quitter ce monde en l’an 1455 sakabda, a Puri. , Ses vingt-quatre premieres années, Il les passe a Navadvipa comme étudiant et chef de famille. Il épouse d’abord Srimati Laksmipriya, qui meurt de facon prématurée alors que le Seigneur est absent. Quand Il revient de l’est du Bengale, Il accede A la requéte de Sa mere qui lui demande de prendre une nouvelle épouse, Srimati Visnupriya-devi; mais cette derniere vivra dans la séparation du Seigneur toute sa vie durant, puisque Sri Caitanya acceptera le sannyasa, ou l’ordre du renoncement, a l'age de vingt-quatre ans, alors que Srimati Visupriya atteignait a peine sa seiziéme année. Devenu sannyasi, le Seigneur, toujours à la requéte de Sa mere, Srimati Sacidevi, S’installe a Jagannatha Puri, pour les vingt-quatre derniéres années de Son séjour sur terre. Pendant six de ces années, Il voyagera partout en Inde, et principalement au sud, pour propager le message du Srimad-Bhagavatam.

Mais Sri Caitanya ne prôna pas uniquement le Srimad-Bhagavatam; I1 remit également en honneur la Bhagavad-gita, qu’Il voulut rendre accessible à tous. La Bhagavad-gita donne Sri Krishna pour la Personne Divine et Absolue, le Seigneur Lui-meme, dont l’enseignement ultime dans ce grand livre de savoir spirituel est le suivant: délaisser toute autre pratique religieuse pour simplement s’abandonner a Lui, Sri Krishna, le Seigneur Supreme, seul digne d’adoration. Celui-ci assure encore que tous Ses dévots seront protégés des suites diverses dc leurs péchés, qu’iIs s’affranchiront de toute angoisse.

Malheureusement, en dépit du message de la Bhagavad-gita, des enseignements directs de Sri Krishna, des hommes a l'intelligence étroite se méprennent sur Son identité réelle, croient qu’il s'agit au plus cl’un grand personnage historique. Leur pauvre fonds de connaissance les empêche de reconnaitre en Lui le Seigneur originel et les rend sujets a l'influence trompeuse des diverses formes d’atlhéisme. C’est ainsi que le message de la Bhagavad-gita fut mal interprété, meme par de grands érudits. Depuls que Sri Krishna a disparut de la surface de globe, des centaines de commentaires sur la Bhagavad-gita ont vu le jour, écrits par des érudits de toute sorte, dont la plupart, malheureusemerit, étaient motivés par quelque intéret personnel.

Sri Caitanya Mahaprabhu est bien Srr Krishna Lui-même, bien que cette fois Il ait choisi d’apparaitre sous la forme d’un grand bhakta, pour faire connaitre a l'humanité tout entiere, aux philosophes comme aux théologiens, la nature spirituelle et absolue du Seigneur Suprême dans Sa Forme originelle de Sri Krishna, cause de toutes les causes. Son enseignement repose sur le fait que Sri Krishna, qui parut a Vrajabhumi (Vrndavana) en tant que fils, de Nanda Maharaja (le roi de Vraja), est Dieu, la Personne Supreme, digne de l’adoration universelle. Vrndavana-dhama, la terre ou se produisit l’avenèment du Seigneur, n’est point différente du Seigneur Lui-meme, somme ultime du savoir, car le Nom, la Forme ou la Renommée du Seigneur, de même que l’endroit ou ll Se manifeste, ne font tous qu’Un avec Lui. Vrndavana-dhama doit done etre adoré au même titre que le Seigneur. Or, la plus haute forme d’adoration du Seigneur fut celle des gopis de Vrajabhumi, manifestée a travers leur pur amour pour Lui. C’est la meme voie qu’indiqua Sri Caitanya Mahaprabhu comme la plus parfaite adoration du Seigneur. Il reconnut dans le Srimad-Bhagavatam Purana l’Ecriture parfaite, sans nulle tache; qui permet d’accéder a la connaissance du Seigneur; et Il enseigna que le but ultime de l'existence pour tous les hommes est de développer le prema, ou pur amour de Dieu.

Plusieurs dévots de Sri Caitanya, tels Srila Vrndavana Dasa Thakura, Sri Locana Dasa Thakura, Srila Krishnadasa Kaviraja Gosvami, Sri Kavikarna putra, Sri Prabhodhananda Sarasvati, Sri Rupa Gosvami, Sri Sanatana Gosvami, Sri Raghunatha Bhatta Gosvami, Sri Jiva Gosvami, Sri Gopala Bhatta Gosvami, Sri Raghunatha Dasa Gosvami et, plus récemment, dans les deux cents dernieres années, Sri Visvanatha Cakravarti, Sri Baladeva Vidyabhusana, Sri Syamananda Gosvami, Sri Narottama Dasa Thakura, Sri Bhaktivinoda Thakura et, enfin, Sri Bhaktisiddhanta Sarasvati Thakura notre maitre spirituel ainsi que de nombreux autres grands et illustres dévots érudits du Seigneur, ont écrit un nombre considerable d’ouvrages relatant la vie et les préceptes du Seigneur. Ces écrits s’appuient tous sur les sastras, qui comprennent les Vedas, les Puranas, les Upanisads, le Ramayana, le Mahabharata ainsi que d’autres récits authentiques approuvés par les grands acaryas. lls sont inégalables tant par leur contenu que par leur forme; ils débordent de savoir spirituel et absolu. Malheureusement, la masse des hommes les ignore encore, mais lorsque ces écrits, pour la plupart rédigés en sanskrit ou en bengali, seront présentés dans toute leur lumiere a l’esprit des étres pensants, leur message d’amour sublime, en meme temps que la gloire spirituelle de l’lnde, submergera ce monde morbide, vainement lancé a la recherche de la paix et de la prospérité par le biais de voies illusoires, non reconnues par les acaryas d’une filiation spirituelle authentique.

Les lecteurs de cette courte description de la vie et des préceptes de Sri Caitanya auront tout intérét a parcourir l’oeuvre de Srila Vrindavana Dasa Thakura, l’auteur du Sri Caitanya-bhagavata, et de Srila Krishna dasa Kaviraja Gosvimi, l’auteur du Sri Caitanya-caritamrita. Le Caitanya-bhagavata dépeint de maniere fascinante les premieres années de la vie du Seigneur, alors que le Caitanya-caritamrita s’attache plutot a Ses enseignements.

Les faits concernant les premieres années de la vie du Seigneur furent rassemblés par un de Ses principaux dévots et contemporains, Srila Murari Gupta, un médecin de l’époque, et ceux ayant trait aux dernieres années de Sa vie par Son secrétaire privé, Sri Damodara Gosvami, également connu sous le nom de Srila Svarupa Damodara, compagnon de presque tous les instants de Sri Caitanya Mahaprabhu a Puri. Ces deux bhaktas, donc, rassemblérent la presque totalité des événements relatifs a la vie du Seigneur, et tous les ouvrages écrits plus tard sur Sri Caitanya (parmi lesquels ceux que nous mentionnons plus haut) furent rédigés a partir des mémoires (kaducas) de Sri Damodara Gosvami et de Murari Gupta.

Ainsi, le Seigneur apparut le soir de la phalguni purpima en l’an 1407 sakabda et, de par Sa volonté, il y avait ce soir-là éclipse de lune. Or, la coutume hindoue veut que pendant la durée d’une éclipse, tous les gens se baignent dans le Gange, ou toute autre riviére sacrée, et chantent des mantras purificateurs. Ainsi, lors de l’avènement de Sri Caitanya, l’Inde entiére retentissait des sons sacrés de Hare Krishna, Hare Krishna, Krishna Krisnna, Hare Hare / Hare Rama, Hare Rama, Rama, Rama, Hare Hare. Ces seize Noms du Seigneur, qu’on trouve mentionnés dans plusieurs Purapas et Upanisads, constituent ce qu’on appelle 1e Taraka-brahman-nama de l’ère on nous vivons, c’est-a-dire le moyen de s’y affranchir de l’existence matérielle. Les sastras enseignent également que chanter ou réciter ces Saints Noms du Seigneur sans commettre d'offense peut afranchir l'âme déchue, de son esclavage matériel.



Les Noms du Seigneur, en lnde et en d’autres lieux, sont innombrables, et tous ont une valeur égale, car tous désignent la Personne Suprême; Mais comme le chant de ces seize Noms est plus particuliérement recommandé pour l'age actuel, les hommes devraient en titer parti pour suivre la voie que tracèrent les grands acaryas, lesquels atteignirent tous la perfection en observant les régles des Ecritures (sastras). 'L’éclipse de lune coincidant avec l'avènement du Seigneur soullgne le caractere particulier de Sa mission, qui est justement de précher l'importance du chant des Saints Noms dans cet äge de Kali, régne de la discorde. En cet âge, de simples peccadilles suffisent A provoquer des conflits graves; c’est pourquoi les sastras y recommandent une méthode de réalisation spirituelle commune à tous; et c’est le chant des Saints Noms du Seigneur. Les hommes, chacun selon sa langue propre, peuvent ‘se réunir et glorifier le Seigneur avec des chants mélodieux; que cette pratique soit accoinplie sans offense,-et ceux qui y participent seront assurés d’atteindre progressivement la perfection spirituelle sans avoir a suivre de méthode plus astreignante. Lors de telles rencontres, ou communions, érudits et illettrés, riches et pauvres, hindous, chrétiens et musulmans, Européens, Américains et Indiens, candalas et brahmapas, tous pourront écouter les vibrations spirituelles du chant des Saints Noms, et par la enlever du miroir du coeur toute la poussiere que le contact avec la matiére y a déposée. Répondant à la mission du Seigneur, tous les hommes accepteront alors Son Saint Nom comme le lieu commun de la religion luniverselle. L’avenement‘de Sri Caitanya Mahaprabhu, c’est donc l’avenement du Saint Nom.

Petit enfant sur les genoux de Sa mere, le Seiggneur ne cessait de pleurer que si les femmes qui L’entouraient se mettaient à frapper dans leurs mainsen chantant les Saints Noms. Les voisins notèrent la chose avec respect et admiration, et parfois, des jeunes filles prenaient plaisir a Le faire pleurer pour Le voir Se calmer au chant des Saints Noms. Ainsi, dès Sa plus tendre enfance, Sri Caitanya commence A mettre l’accent, de façon inattendue, sur l’importance des Saints Noms. On Le connait alors sous le Nom de Nimai attribué par Sa mere chérie a la suite de Sa naissance sous un arbre nima dans la cour de la maison patemelle. Dès qu’ll atteint l'age de six mois, lors d’une cérérnonie d’usage du nom d’anna-prasana, on donne pour» la premiere fois de la nourriture solide au jeune nimaï. Au cours de cette féte, on place également devant l’enfant, pour obtenir une indicationt de ses tendances futures, d’une partdes pieces de monnaie et de l’autre des-textes sacrés. Le jeune Nimai, dévoilant Son avenir, préfere aussitot le Srimad-Bhgavatam aux pieces d’argent.Sri Caitanya est encore tout bébé, rampant dans la cour de la demeure familiale, lorsqu’un jour un serpent s’approche de Lui. Le Seigneur commence à jouer avec le reptile, remplissant de crainte et d’émoi toute la maisonnée; mais apres quelques moments de jeu, le serpent s’éloigne, l’enfant est emporté par Sa mere. Une autre fois, un voleur, tenté par les joyaux qui ornent Son corps, L’enleve. Le brigand cherche un endroit solitaire où il pourra dépouiller le jeune enfant, mais il s’égare, tourne en rond et finalement se retrouve devant la maison dc Jagannatha Misra. Effrayé, craignant d’étre pris, il abandonne aussitôt l’enfant et prend la fuite. Bien entendu, parents et amis sont au comble de la joie en revoyant l’enfant perdu, pour qui l’aventure' a été l’occasion d’une randonnée joyeuse sur les épaules du voleur. 

Un jour, un pélerin, un brahmana, est recu dans la maison de Jagannatha Misra, et alors qu’il s’appréte a faire une offrande de nourriture A Dieu, le jeune Nimai s'avance et commence A gouter les mets préparés a cette fin. L’enfant a touché la nourriture, elle ne peut plus être offerte en sacrifice, et le brahmana doit préparer une nouvelle offrande. Mais le méme incident se reproduit une deuxieme, puis une troisieme fois, apres quoi Nimai est mis au lit. Vers minuit, quand toute la maisonnée dort d’un profond sommeil et que toutes les chambres sont bien closes, notre brahmana entreprend de répéter l’offrande a sa murti, mais 1a encore, l’enfant survient et ruine le sacrifice. Le pelerin se met alors a pleurer, mais tous sont endormis, et nul ne l’entend. Alors, l’enfant, nul autre que le Seigneur, Se montre au brahmagla fortuné tel qu’il est, darts Sa Forme de Krishna, lui révélant ainsi sa véritable identité. Mais Il interdit au brahmana de dévoiler ce qu’il a vu, et Lui-meme retourne auprés cle Sa mere.Plusieurs incidents du méme genre se produisent au cours de l’enfance de Sn Caitanya. Parfois, par exemple, en jeune garnement, Il importune les jeunes brahmanas ortthoxes qui se baignent dans le Gange.Un jour, ces derniers viennent se plaindre auprés de son père que son jeune fils, plutot que d’aller a l’école, passe son temps a les éclabousser. Mais sur ces entrefaites, le Seigneur entre dans la maison avec tous Ses livres et vétements de classe, comme s’Il revenait de l’école.

Au gatha, ou lieu de bain, Il a également l’habitude de jouer des tours aux jeunes filles du voisinage, assemblées là pour rendre un culte a Siva dans l’espoir d’obtenir de bons époux, comme c’est l’usage dans les familles hindoues pour les jeunes filles non encore mariées. Le Seigneur intervient comme un petit coquin au milieu de leur rituel et leur dit: “Cheres soeurs, faites-Moi don, Je vous prie, de toutes ces offrandes que vous avez préparées pour Siva. Siva est Mon dévot, et Parvati Ma servante. Si vous M’adorez, Siva et tous les autres devas seront bien davantage satisfaits.” Certaines refusent d’obéir a l’espiégle Seigneur, et Il les condamne alors: “Vous épouserez des vieillards déjà péres de sept enfants par leurs précédentes épouses.” Par crainte,.et parfois aussi par amour, les jeunes filles Lui font donc diverses offrandes,».et le Seigneur les bénit, leur promettant de bons et jeunes époux et des douzaines d’enfants. Ces bénédictions réjouissent le coeur des jeunes filles, mais elles n’en vont pas moins se plaindre a leur mere de ces incidents.

Ainsi se déroule l’enfance du Seigneur. A seize ans, I1 établit Son propre catuspathi (école de village conduite par un brfihmagza érudit), ou I1 parle uniquement de Krishna, méme dans Ses cours de grammaire. Srila Jiva Gosvami, pour Lui plaire, composera plus tard une grammaire sanskrite dont toutes les régles sont illustrées par des exemples utilisant les Saint Noms du Seigneur. Cet ouvrage, connu sous le nom de Hari-namamrita-vyakarana, est diailleurs toujours en usage, surtout dans les institutions d’enseignement du Bengale.

A cette époque arrive a Navadvipa un grand érudit du Cachemire, Kesava Kasmiri, lequel a 1’intention de tenir des débats publics sur les sastras. Notre pandita est un vrai champion; il a voyagé a travers tous les hauts lieux de l’érudition en Inde. Il vient finalement a Navadvipa, dont il entend défier les savants panditas. Il se trouve que les érudits de Navadvipa, pensant que si le jeune garçon était vaincu il leur resterait toujours la possibilité d’affronter eux-mémes le redoutable jouteur, choisissent d’envoyer Nimai Pandita (Sri Caitanya) pour confondre le pandita du Cachemire. Si par miracle Kesava Kasmiri était d’abord vaincu par Nimai, leur gloire n’en serait que plus grande; partout on dirait qu’il n’a fallu qu’un jeune gar9on de Navadvipa pour vaincre ce savant incomparable dont la renommée s’étendait a l’lnde entiere.

C’est au cours d’une promenade le long des rives du Gange que Nimai Pandita rencontre Keéava Kasmiri. Il lui demande de composer un verset sanskrit a la gloire du Gange, et le pandita sans délai en a composé cent, débitant les slokas comme un vent d’orage, étalant son vaste et puissant savoir. Nimai Panqlita, qui a parfaitement retenu tous les slokas, reprend le soixante- quatriéme en y faisant ressortir certaines irrégularités de rhétorique et de stylistique. ll questionne plus particuliérement le pandita sur l’usage qu’il fait, dans ce verset; des mots bhavani-bhartuh, “l’époux de l’épouse de Siva”, et souligne leur caractére antinomique. En effet, Bhavani désigne l’épouse de Siva, et qui d’autre que ce dernier pourrait étre son époux (bharta). Ilreléve également, au grand étonnement de Kesava Kasmiri, plusieurs autres défaillances. Comment est-il possible -qu’un simple écolier puisse ainsi détecter les faiblesses littéraires d’un savant érudit ? Bien que cet incident se soit produit iavant toute rencontre publique, la nouvelle se répand a travers tout Navadvipa comme une trainee de poudre. Finalement, Kesava Kasmiri, reçoit en songe, un ordre de Sarasvati, la déesse du savoir: qu’il s’incline devant le Seigneur». Et c’est ainsi que le pandita du Cachemire deviendra 'un disciple de Caitanya.

Survient-ensuite le mariage du Seigneur, qui se déroule en grande pompe et dans la joie. C’est alors qu’Il commence a précher le chant public et collectif des Saints Noms, dans la ville même de Navadvipa. -Certains brahmanas jalousent bientot Sa popularité, et multiplient les obstacles sur Sa voie. Leur malveillance est telle qu’ils vont protester contre Lui auprés du magistrat musulman de Navadvipa. Le Bengale se trouve alors sous la domination des Pathanas. Le gouverneur de la province est le Nawab Husena Saha. Or, le kadi prend très au sérieux les plaintes des brahmanas. Sa premiere mesure est d'interdire aux disciples de Nimai Pandita de chanter a haute ‘voix les Noms de Hari. Mais le Seigneur, en réponse, leur enjoint de ne pas suivre cet ordre du kadi, et de poursuivre leur sankirtana comme a l’ordinaire. Le magistrat dépéche alors des gardes sur les lieux pour interrompre les chants et briser les mrdarlgas.  Dès que Nimai Pandita est saisi de la chose, ll met sur pied un mouvement de désobéissance civile. On peut d’ailleurs voir en Lui le precurseur du mouvement de désobéissance civile pour la juste cause. Un défilé-de 100 000 hommes, avec des milliers de mridangas et de karatalas, emprunte les diverses rues de Navadvipa, defiant l’ordre du kadi. La foule atteint finalement la maison du kadi, lequel effrayé par cette masse, court se réfugier au sommet de sa demeure. Les millierss de gens rassemblés là se montrent tout d’abord violents mais sur l’intervention du Seigneur, tous s'apaisent. Le kadi sort de son refuge et tente d’adoucir Sri Caitanya, qu’il appelle son neveu. En effet, il considere Nilambara Cakravarti comme son oncle (caca), et par suite, Srlmati Sacldevl, la mere de Nimai Pandita, comme sa soeur. Comment le fils de sa soeur pourrait-Il s’irriter contre lui, son oncle maternel ? Alors le Seigneur de répondre que puisqu’il est Son oncle, le kadi devrait assurément Le recevoir dans sa maison. Une fois mise au point cette première entente.



Nimai Pandit et le magistrat musulman, qui est lui aussi un homme de savoir, s’engagent dans un long débat sur le Coran et les sastras védiques. Le Seigneur souléve la question de l'abattage des vaches; a quoi ré- ond dûment le kadi en s’appuyant sur le Coran. A son tour; le kadi interroge le Seigneur sur le sacrifice de la vache tel qu’il se présente dans les Vedas, et Sri Caitanya lui répond qu’un tel sacrifice,'conforme aux Ecritures,védiques, n’est pas considéré comme relevant de l’abattage d’animaux; en effet, dans un tel sacrifice, on prend une vache ou un boeuf d’âge avancé et on lui redonne une vie nouvelle, un jeune corps, par le pouvoir des mantras védiques. Mais dans l'age de Kali (kali-yuga), l'âge ou nous vivons, de tels sacrifices sont prohibés, car il n’existe plus de brahmanas capables de les conduire avec succes. En définitive, dans notre ère, tous les yajnas (sacrifices) sont interdits: ils se traduiraient par des tentatives inabouties et dépourvues de sens. A toutes fins pratiques, seul le sarikirtana-yajna y est recommandé. S’exprimant en ces termes, Sri Caitanya finit par convaincre le kadi. Devenu le disciple du Seigneur, le kadi lance alors une proclamation selon laquelle nul net devra désormais faire obstacle au Mouvement du sarikirtana institué par le Seigneur. Et il reportera cet ordre par testament, pour ses héritiers. La tombe du kadi se trouve toujours dans la région de Navadvipa, et des pelerins s’y rendent encore pour lui offrir leur hommage. Les descendants du kadi habitent les lieux, et jamais ils n’entraverent le progres du sarlkirtana, méme aux jours des conflits hindo-musulmans.

On voit par ce récit que Sri Caitanya n était pas un “timide vaisnava". Un vaisnava, un dévot du Seigneur, ignore la crainte, et se montre prét a tout pour servir la juste cause.. Arjuna lui aussi était un vaisnava, un grand dévot de Krishna, et il combattit vaillamment pour satisfaire le Seigneur. Vajrangaji, ou Hanuman, un autre dévot du Seigneur, donna une sévère lecon aux troupes athées de Ravana, contre lequel il combattait aupres de Sri Rama, son Seigneur adoré. Le principe même du vaisnavisme est de satisfaire le Seigneur par tous les moyens. Par nature profonde, un vaisnava est non-violent, pacifique, possédant toutes les qualités divines; mais il ne saurait tolérer l’impudence d’un abhakta blasphémant le Seigneur ou Ses dévots.

A la suite de Sa rencontre avec le kadi, Sri Caitanya commence a précher et a promouvoir Son bhagavata-dharma, ou Mouvement de sankirtana, avec plus de vigueur que jamais, et quiconque s’oppose a la propagation du yuga-dharma se voit désormais châtier de diverses manieres. Entre autres, un brahmana, Gopala Capala, qui se trouve étre un oncle maternel de Sri Caitanya, sera atteint de lépre; mais voyant son repentir, Ce dernier l’acceptera plus tard comme Son disciple.

Chaque jour, afin que Son message se répande toujours plus, Sri Caitanya préche vigoureusement et envoie tous Ses disciples et compagnons, y compris des chefs de file aussi importants que Srila Nityananda Prabhu et Thakura Haridasa, pour précher eux-mêmes de porte en porte le Srimad-Bhagavatam. Ainsi le Mouvement du sankirtana emplit-il bientot toute la ville de Navadvipa. Le Seigneur a établi Ses quartiers dans la maison de Srivasa Thakura et de Sri Advaita Prabhu, deux de Ses principaux disciples grihasthas. Les deux brahmanas, parmi les plus haut placés de l’endroit, sont aussi les plus ardents défenseurs du Mouvement de Sri Caitanya; C’est d’ailleurs principalement a Sri Advaita Prabhu que l’on doit l'avénement de Sri Caitanya Mahaprabhu. Voyant la société entiére se perdre de plus en plus en des actes matériels et négliger le service de dévotion; qui peut seul affranchir l'humanité des trois formes de souffrance qu’engendre l'existence materielle, il avait, dans sa compassion sans fin pour le monde usé, dégradé, ou il vivait, prié avec ferveur, demandant que le Seigneur descende sur terre, L’adorant avec constance, Lui offrant de l’eau du Gange et des feuilles de tulasi, l’arbre sacré.

Un jour, Srila Nityananda et Srila Haridasa Thakura marchent le long d’une grande rue de la ville, lorsqu’i1s aperçoivent au loin une foule bruyantel Les passants leur apprennent que deux fréres en état d’ivresse, Jagaï et Madhaï, troublent la masse des gens. Ces deux fréres, leur apprend- on, sont issus d’une respectable famille de brahmanas, mais a cause de mauvaises accointances, ils sont devenus des débauchés de la pire espece. Non seulement ils s’enivrent, mais encore ils mangent de la viande, pourchassent les femmes, pillent les gens et péchent de mille autres façons encore. Entendant cela, Srila Nityananda Prabhu juge que ces deux âmes déchues doivent étre les premieres qu'il faut sauver. Si seulement ils pouvaient étre enlevés à leur existence pêcheresse, le Nom glorieuir de Sri Caitanya en deviendrait plus exalté encore.' Avec cette idée, Nityanandra Prabhu et Haridasa se fraient un chemin à traversi la foule, parviennent jusqu’aux deux frères, et les prient, sans tergiversations, de chanter les Saints Noms du Seigneur, Hari. A cette requête, les deux fréres ivrognes s’enflamment de rage et lancent a Nityananda Prabhu les paroles les plus odieuses. Puis, ils se jettent a la poursuite des deux bhaktas, 1es harcelent longtemps. Le soir venu, chacun rapporte au Seigneur ses travaux du jour, et le Seigneur Se réjouit d’apprendre que Nityananda et Haridasa ont tenté de libérer deux étres aussi bass. Le jour suivant, Nityananda Prabhu retourne voir les deux fréres, mais cette fois dès qu’il s’en approche, l’un d"eux lui lance un tesson de jarre a la téte, provoquant une effusion de sang.
 Cependant, la générosité de Nityananda Prabhu est telle qu’au lieu de protester contre le geste odieux, il leur dit “Peu importe que vous m’ayez m'avez fait violence. Je souhaite encore que vqus chantiez les Saints Noms de Hari. "l'un des deux freres, Jagaï surpris de cette attitude, se prosterne aussitôt aux pieds de Nityananda Prabhu et Lui demande de pardonner les offenses de son miserable frère, Et lorsque de nouveau  il tente de  faire vio1ence à Nityananda Prabhu, il l'en empéche et l’implore de suivre son exemple. Entre-temps, la nouvellec qu’on blessé Nityananda est parvenue an Seigneur, qui Se hâte sur les lievux, bouillantde colère. Faisant appel  Son sudarsan-cakra, Son arme ultirne, qui a la forme d’un disque, Il S'appréte A tuer sur-le-champ les coupables. Mais Nityananda Prabhu Lui rappelfe alors Sa mission, qui est de libérer les âmes désespérément déchues du kali-yuga.  Jagaï et MadaÏ ne sont-ils pas les vivAnts exemples de ces âmes déchues ? En effet, presque tous les hommes de cet äge sont comparables peu ou prou à ces deux freres, méme quand ils viennent de familles respectables et sont doués de quelque valeur. dans l’ordre matériel. D’ailleurs, les Ecritures annoncent que tous les hommes, dans cet âge, seront du niveau des derniers sudras, ou même plus bas encore. Notons ici que Sri Caitanya Mahaprabhu, n’a jamais reconnu le systéme stéréotypé des castes, fondé sur les droits acquis par la naissance; Il preféra suivre strictement la voie tracée par les sastras, et qui repose sur le svarupa, ou l’identité réelle, de chaque étre. 

Quand Caitanya invoqua Son sudarsana-cakra et que Srila Nityananda Prabhu L'implora d'accorder son pardon aux deux frères, les débauchés se jettérent aux Pieds du Seigneur et Le priérent d’oublier leur basse conduite. Nityananda Prabhu L’imp1ora d'accorder Son pardon aux deux fréres.  Nityananda Prabhu demanda lui aussi à Sri Caitanya d’accepter aupres de Lui ces âmes repentantes, ce à quoi le Seigneur consentit, mais à une condition: ils devraient désormais abandonner completement toutes leurs activités pécheresses et leurs habitudes de débauche. Les deux fréres se plièrent à cette condition et le Seigneur les accepta comme disciples, aprés quoi Il ne fit plus jamais aucune allusionà leurs méfaits passés. Telle est la rnagnanimité toute particuliére de Sri Caitanya. Dans l’âge ou nous vivons, nul ne peut se prétendre l'abrit du péché. Ce serait chose impossible. Mais Sri Caitanya accueillit parmi les Siens les pécheurs de tout genre à la seule condition qu'ils promettent de ne plus s’adonner à leurs vices aprés avoir reçu l’initiation d'un maître spirituel authentique.

Nous pouvons tirer plusieurs enseignements de l’histoire de Jagaï et Madhaï. Dans l’âge de Kali, presque tous les hommes sont comparables à ces deux frères. S’ils désirent s’affranchir des suites de leurs actes coupables, ils doivent prendre refuge auprés de Sri Caitanya Mahaprabhu et, apres l’initiation spirituelle, s’abstenir de toute activité condarnnée par les sastras. On trouvera ces règles décrites par le Seigneur dans Ses enseignements à Srila Rupa Gosvami. 

Au course de Sa vie de grihastha, Sri Caitanya ne fit pas autant de miracles qu’on pourrait en attendre d’un tel personnage. Cependant, un jour, dans la maison de Srinivasa Thakura, il accomplit une grande merveille. Le sankirtana bat son plein, quand le Seigneur demande a Ses dévots ce qu’ils veulent manger. “Des mangues répondent-ils. Sr! Caitanya demande alors qu’on Lui apporte un noyau de mangue, bien que le fruit soit hors saison. 0n Lui apporte le noyau qu’Il plante dans la cour de Srinivasa; aussitot, une jeune pousse apparait de la graine, qui devient en un rien de temps un manguier adulte, chargé de plus de fruits mûrs que n’en pourraient manger les bhaktas réunis. Cet arbre demeura dans la cour de Srinivasa, et les dévots du Seigneur purent y cueillir a tout moment autant de fruits qu’ils le désiraient. 


Caitanya posséde une trés haute estime pour les sentiments d’amour qu’éprouvent les jeunes filles de Vrajabhumi (Vrndavana) a l’égard de Krishna, et par considération de leur pure dévotion au service du Seigneur. Il Se met un jour a chanter les saints noms des gopis plutot que ceux de Krishna. Certains de Ses disciples, qui étudiaient sous Sa tutelle, s’approchant de Lui entendent cela ct sont frappés d’étonnement. Par pure sottise, sans réfléchir, ils conseillent au Seigneur de chanter plutot les Noms de Krishna. Sri Caitanya, troublé dans Son extase par ces maladroits, les châtie et les chasse de Sa présence. Ces étudiants disciples avaient presque le méme âge que Caitanya, et bien a tort Le croyaient de leur niveau. lls se réunirent et, d’un commun accord, décidérent de se dresser contre Lui s’Il osait encore les punir de la sorte. D’autre part, l’incident donna l’occasion dans le public a certains propos malicieux concernant le Seigneur. Averti de ce fait, Sri Caitanya commenca par réfléchir aux différentes sortes d’hommes qui peuplent la société. Il remarqua en particulier que des étudiants, professeurs, yogis et abhaktas, de méme que différents types d’athées et de matérialistes, s'opposent à la pratique du service de dévotion offert au Seigneur. Il pensa alors: “Ma mission est de délivrer tous les étres déchus de cet âge. Mais s’ils commettent des offenses envers Moi, s’ils Me prennent pour un homme ordinaire, ils ne recevront pas le bénéfice de Ma présence. Pour faire leurs pre-miers pas dans la vie spirituelle, ils doivent, d’une facon ou d’une autre, Me rendre leur hommage.” Le Seigneur, Sri Caitanya, décide alors d’accepter le sannyasa, ou l’ordre du renoncement, car les hommes ont généralement tendance a rendre leur hommage aun sannyasi.

Il y a cinq cents ans, en Inde commc ailleurs, la société humaine n’était pas aussi dégradée qu’aujourd’hui. A cette époque, les gens montraient du respect pour un sannyasi, et les sannyasis, de leur coté, observaient strictement les régles qui s’atta¢hent a la vie de renoncement. Sri Caitanya Mahaprabhu, de Lui-méme, n’était pas trés favorable a l’acceptation du sannyasa dans l'âge de Kali, mais l’unique motif de Son attitude était que trés peu y sont capables d’observer les régles et normes de la vie de renoncement. 

Il décida cependant d’embrasser, cet ordre et de devenir un parfait sanyasi afin que les masses Lui portent respect. Car c’est le devoir de chacun de faire montre de respect envers un sannyasi, considéré comme le maître spirituel de tous les varnas et asramas

Dans les jours ou Sri Caitanya pense à prendre le sannyasa, Kesava Bharati, un sannyasi de l’école mayavada qui réside dans la localité de Katwa au Bengale, se trouve justement en visite a Navadvipa. Le Seigneur l’invite a partager Son repas et profitant de l’occasion, demande a recevoir de lui le sannyasa. Du point de vue de la forme, car le sannyasa doit étre recu en effet d’un sannyasi. Aussi, bien qu’indépendant a tous égards, le Seigneur, afin de Se conformer aux normes établies dans les sastras, accepte le sannyasa de Kesava Bharati, même si ce dernier n’appartient pas a la sampradiiya, ou filiation spirituelle, vaisnava.

Apres Sa rencontre avec Kesava Bharati, Sri Caitanya quitte Navadvipa pour Katwa, en vue de Se voir conférer le sannyasa dans les plus pures formes. Srila Nityananda-Prabhu, Candrasekhara Acarya et Mukunda Datta l'accompagnent au cours du voyage et l'assisteront dans les détails de la cérémonie. L'événement se trouve décrit de façon tres élaboré dans le Caitanya-bhagavata de Srila Vrndavana Dasa Thakura.

Ainsi, a la fin, de Sa vingt-quatrieme année, dans le mois de maga (janv-février), Sri Caitanya devient sannyasi. Dans la suite de Sa, vie, ll Se consacrera pleinement a la propagation du bhagavata-dharma ;Pour tout dire, cette oeuvre L’absorbait déja tout entier lorsqu' ll était encore grihastha, et si quelque obstacle se dressait alors sur Sa voie, ll sacrifiait méme le confort de Son foyer pour sauver les ames déchues. Ses assistants d’alors étaient Srila Advaita Prabhu et Srila Srivasa Thakura. Mais aprés qu’Il ait pris le sannyasa, leur role échut a Srila Nityananda Prabhu, qui fut envoyé au Bengale pour y précher, et aux six Gosvamis (Rupa Gosvami, Sanatana Gosvami, Jiva -Gosvimi, Gopala Bhatta Gosvami, Raghunatha Dasa Gosvami, est Raghunatha Bhatta Gosvami), qui, sous la conduite de Srila Rupa, et Sanatana, furent envoyés a Vrindavana afin d’y repérer les différents lieux saints que nous y connaissons aujourd’hui. De cette maniére, Sri Caitanya dévoila l'emplacement de l’actuelle Vrindavana et montra l'importance de Vrajabhumi. 


Aussitôt apres avoir reçu le sannyasa, Caitanya manifeste le désir. de Se rendre a Vrindavana. Il Se met donc en route et voyage pendant trois jours consécutifs de par le Radha-desa, empli d’extase a l’idée d’aller a Vrndavana; Mais Srila Nityananda Prabhu Le fait alors dévier de Sa route et Le conduit a la demeure d’Advaita Prabhu a Santipura. La, le Seigneur passe quelques jours, que Sri Advaita, sachant que Caitanya va maintenant quitter le foyer pour toujours, met a profit pour envoyer chercher Sa mère, Saci, a Navadvipa, qu’elle puisse rencontrer son fils une demiere fois. Certains, dénués de scrupules, prétendent que Caitanya rencontra également Son épouse apres avoir accepté le sannyasa, et qu’Il lui aurait offert Ses sandales de bois pour qu’elle les adore, mais aucune source authentique ne fait mention d’une telle rencontre. Sacidevi est done mis en présence de son fils dans la maison d’Advaita Prabhu, et quand elle prend conscience de Son geste de renoncement, elle en devient fort contristée. En guise de compromis, elle demande a son fils de S’installer dans la ville de Puri, afin d’obtenir facilement de Ses nouvelles, et Caitanya accède au dernier souhait de Sa mere chérie. Apres cet incident, Il partira en direction de Puri, laissant tous les habitants de Navadvipa dans un océan de lamentations. 


En route vers Puri, Caitanya visite plusieurs lieux importants, dont le temple-cle Gopinathaji, connu pour avoir chapardé du riz au lait au bénéfice de Son dévot Srila Madhavendra Puri. Depuis ce temps, la murti de Gopinathaji est célèbre sous le Nom de Ksira-cora Gopinathaji. Lorsqu’on Lui,rapporte l’histoire de Gopinathaji, Sri Caitanya la savoure avec grand plaisir. La tendance au larcin se manifeste même au niveau de la conscience absolue, mais lorsqu elle apparaît ainsi en l’Absolu, elle perd toute connotation perverse; elle devient  même digne de l'adoration de Sri Caitanya, qui fonde Son attitude sur le fait absolu que le Seigneur et Sa tendance au larcin ne font qu’Un. On retrouvera les details de ce récit dans le Caitanya- caritamrita de Krishnadasa Kaviraja Gosvimi.  

Aprés cette visite aui temple de Ksira-cora Gopinatha de Remuna a Bala-sora, en Orissa, le Seigneur S’arréte au temple des Saksi Gopala, dont la miirti est célébre pour avoir joué le rôle de témoin dans une querelle de famille opposant deux bhaktas brahmanas. Cette histoire également, racontée au Seigneur L’emplit de joie, car Celui-ci veut justement montrer aux athées que la Forme de la murti dans le temple, Forme digne d’adoration et reconnue par tous les grands acaryas, n’est en rien une idole, comrne le voudraient des hommes de peu de savoir. La mturti dans le temple est la manifestation arca de Dieu, 1a Personne Suprême en tous points identique à Lui. Seulement voilà, le Seigneur Se donne a Son dévot en fonction de l'amour que celui-ci Lui porte. L’histoire où intervient Saksi Gopala a pour origine une mésentente familiale entre deux dévots du Seigneur. Celui-ci pour trancher le différend de Ses serviteurs aussi bien que pour leur faire une faveur spéciale, Se déplaca, dans Sa Forme arca, de Vrindavana à Vidyanagara, un village d’Orissa. Puis de ce village, on emmena la murti à Kataka, où des milliers de pélerins -la visitent encore aujourd’hui en se rendant a Jagannatha Puri. Sri Caitanya passa la nuit au temple de Saksi Gopala avant de reprendre Sa route. C’est au cours de ce voyage que Nityananda Prabhu brisa le bâton de sannyasi du Seigneur. Celui-ci, en colere contre lui, du moins en apparence, poursuivit seul Sa route vers Puri, laissant derrière Lui Ses compagnons.

A Puri, en entrant dans le temple de Jagannatha, Sri Caitanya Se sent aussitôt transporté d’extase spirituelle, et Il S’écroule sur le sol, inconscient. Les gardiens du temple sont incapables de comprendre ce qui arrive au Seigneur, mais un grand pandita trés érudit, Sarvabhauma Bhattacarya; qui se trouve également présent, peut saisir que cette perte de conscience n’est pas un événement ordinaire. Sarvabhauma Bhattacarya, lequel est alors le plus important des panditas attitrés à la cour du roi d’0rissa,' Maharaja Prataparudra, se sent fasciné par l’éclat de jeunesse qui émane du Corps de Sri Caitanya Mahaprabhu; par ailleurs, il est en mesure de comprendre la rareté d’une telle extase spirituelle, qui n’est le fait que des bhaktas les plus évolués, déja établis au niveau spirituel et complètement oublieux de l’existence matérielle. Seule une âme libérée est capable d’une telle démonstration, et le Bhattacarya, en vaste érudit, peut percevoir la nature de ces choses a la lumière des Ecritures, qui lui sont familières. Il demande alors aux gardiens du temple de ne pas troubler ce sannyasi inconnu, mais plutôt de l’emmener dans sa propre maison ou son état d’inconscience pourrait être mieux surveillé. Le Seigneur Se voit donc aussitôt transporté dans la maison de Sarvabhauma Bhattacarya, lequel possède une assez grande autorité grâce a sa position de sabha-pandita, ou doyen de la Faculté d’Etat des Lettres sanskrites. L’érudit pandita désirait analyser d’une façon méticuleuse l’extase spirituelle de Caitanya, car il advient souvent que des bhaktas sans scrupule imitent une telle extase, faisant paraître sur leur corps des symptômes divers; ils espèrent, en se targuant d’avoir atteint la perfection spirituelle, attirer à eux des innocents pour les exploiter. Mais un savant érudit comme le Bhattacarya savait déceler de telles impostures et confondre sur-le-champ leurs auteurs.

Sarvabhauma Bhattatarya, à la lumiére des sastras, vérifia tous les symptômes d’extase montrés par Sri Caitanya Mahaprabhu. Il conduisit l’épreuve en homme de science, non aveuglé par un banal sentimentalisme. Il examina les mouvements de l’estomac, les battements du coeur et la circulation de l’air dans les narines. Il prit le pouls du Seigneur et constata en Lui la suspension -complète de toute activité corporelle. Ayant placé quelques fibres de coton devant les narines de Caitanya, il put toutefois noter une légère vibration indiquant un faible mouvement respiratoire. A la suite de diverses expériences, il conclut finalement que l’état d’inconscience du Seigneur correspondait a une extase authentique, et il se mit en devoir de prendre envers Lui les mesures prévues pour de telles circonstances. Mais pour Sri Caitanya Mahaprabhu, ces mesures présentaient quelques particularités! Il ne S’éveillerait qu’au chant, par Ses dévots, des Saints Noms du Seigneur. Sarva-bhauma Bhattacarya ignorait cette méthode d’éveil, car il ne connaissait pas encore Sri Caitanya. Lorsqu’il L,’avait vu pour la première fois, dans le temple, il L’avait pris pour un pélerin parmi tant d’autres.

Pendant ce temps, les compagnons du Seigneur, qui ont atteint le temple peu après Lui, ont entendu parler de Son extase; on leur dit comment ll a été emmené par le Battacarya.
  Les pelerins du temple se racontent encore l’incident. Par bonheur, l’un d’eux a rencontré Gopinatha acarya, que connait Gadadhara Pandita etqui se trouve être le beau-frère de Sarvabhauma Bhattacarya; par lui, l’on apprend bientôt que Sri Caitanya git inconscient dans la demeure de ce dernier. Gadadhara Pandita présente tous ses compagnons a Gopinatha acarya et celui-ci les conduit alors a la maison du Bhattacarya, où le Seigneur est toujours étendu, inconscient, plongé dans une extase toute spirituelle. Aussitôt, les bhaktas réunis se mettent a faire vibrer trés haut les Saints Noms de Dieu, ou Hari, comme ils en ont l’habitude, et immédiatement le Seigneur reprend conscience. A la suite de cet incident, le Bhattacarya recoit tous les membres du groupe, y compris Sri Nityananda Prabhu, et leur demande de bien vouloir se considérer comme ses hôtes d’honneur. Tout le groupe va alors prendre un bain dans l’océan avec le Seigneur tandis que le Bhattacarya fait les préparatifs nécessaires à leur séjour dans la maison de Kasi Misra, voyant à leur repos et à leur nourriture. Dans cette tache l’assistait son beau-frère Gopinatha Acarya. Les deux beaux-frères se livraient amicalement à un échange de propos quant a la divinité de Sri Caitanya, et Gopinitha Acarya, qui connaissait déjà le Seigneur, essayait d’établir qu’Il était bel et bien Dieu, la Personne Suprême, tandis que le Bhattacarya voulait qu’Il fut un grand bhakta, mais non pas Dieu. Chacun appuyait ses arguments sur les sastras, et non pas sur quelque jugement sentimental et populaire. Les avataras et manifestations de Dieu sont déterminés en fonction des sastras, et non pas d’un quelconque vote du peuple arrangé par des fanatiques. Sri Caitanya est véritablement un avatara, mais dans l’âge de Kali, nombreux furent les imposteurs et les fanatiques qui créerent leurs propres avataras sans nulle référence aux Ecritures. Sarva-bhauma Bhattacarya et Gopinatha Acarya n’étaient pas des pauvres d’esprit, ni des êtres frappés d’un sentimentalisme excessif, non, chacun essayait au contraire de prouver ses arguments en s’appuyant_sur les sastras, sur les Ecritures faisant autorité en la matière.

Plus tard, il se révéla que le Bhattacarya était également originaire de la region de Navadvipa ; lui-même laissa entendre que Nilambara Cakravarti, le grand-père maternel de Sri Caitanya, s’était trouvé être un compagnon de classe de son propre père. C’est pourquoi le jeune sannyasi suscitait chez lui des sentiments d’affection paternelle. Le Bhattacarya était le précepteur de plusieurs sannyasis dans la lignée de Sankaracarya (Sankara-sampradaya), a laquelle lui-même appartenait. En tant que tel, il voulu que le jeune sannyasi, Sri Caitanya, écoute Lui aussi ses enseignements sur le Vedanta.

Les adeptes du culte de Sankara sont généralement connus sous le nom de vedantistes, mais on ne saurait en conclure que la Sankara-sampradaya détienne le monopole du Vedanta. Le Vedanta a été étudié par toutes les sampradayas, mais chacune en donne sa propre interprétation. Et les maîtres de la Sankara-sampradaya sont connus pour ignorer généralement le savoir des vedintistes vaisnavas. C’est d’ailleurs pour cette raison que le titre de Bhaktivedanta nous fut d’abord conféré par la lignée des vaisnavas.

 

Sri Caitanya accepte donc d’entendre l’enseignement du Bhattacarya sur le Vedanta, et on les voit tous deux s’asseoir ensemble dans le temple de Jagannatha. Sept jours durant, sans s’arrêter, le Bhattacarya poursuit son exposé, que le Seigneur écoute avec grande attention, sans l’interrompre une seule fois. Son silence ne tarde pas à soulever certains doutes dans le coeur du Bhattacarya, lequel finit par interroger Caitanya. Pourquoi n’a-t-Il posé aucune question, ni fait aucune remarque sur ses explications du VedantaSri Caitanya proteste alors qu’ll fait un bien piètre disciple: II a écouté les enseignements du Bhattacarya sur le Vedanta parce que ce dernier jugeait la chose comme allant  de soi d’un sannyasi, mais I1 ajoute aussitôt qu’Il est en désaccord avec les vues exposées. Le Seigneur indiquait ainsi que les prétendus vedantistes appartenant à la Sankara-sampradaya, ou à toute autre sampradaya, doivent être considérés comme de simples techniciens du Vedanta s’ils ne suivent pas les instructions de son auteur même, de Srila Vyasadeva. A défaut, ils ne sauraient être pleinement éveillés au grand savoir vedantique; L’explication du Vedanta-sutra est donnée par 1’auteur même de l’ouvrage dans son Srimad-Bhagavatam, et quiconque n’a pas percé le message du Srimad-Bhagavatam ne pourra que très difficilement pénétrer celui du Vedanta.

Le
Bhattacarya, en savant érudit, peut saisir le trait sarcastique du Seigneur concernant le vedantiste populaire. Il lui demande donc pourquoi Il n’a posé nulle question sur les points inacceptables pour Lui. Le Bhattacarya peut comprendre la signification du profond silence observé par le Seigneur durant tous ces jours ou Il l’a écouté. Surement‘ Sri Caitanya garde autre chose è l’esprit, et c’est ce qu’il veut Lui faire dévoiler. Srl Caitanya prend alors la parole: “Cher maitre, lui dit-Il, Je comprends le sens des sutras, du Vedanta, tel janmady asya yatah, sastra-yonitva ou athato brahma-jijnasa, mais lorsque vous les expliquez à votre façon, il Me devient difficile de les saisir. L’intention finale des sutras, les sutras contiennent déjà et l’expliquent; mais vos commmentaires les recouvrent de quelque chose d’étranger. Volontairement, vous refusez leur sens immédiat auquel vous préférez une réflexion indirecte qui vous est propre.”

Le Seigneur attaque ainsi tous les vedintistes  qui interprétent le Vedanta-sutra au gout du jour, selon la puissance limitée de leur intelligence personnelle, et afin de servir des fins qui leur sont particulieres. Il condamne définitivement toute interprétation négligeant le sens direct d’Ecrits authentiques comme le Vedanta.

Sri Caitanya poursuit: “Srila Vyasadeva a directement donné l’essence des mantras des Upanisads dans le Vedanta-sutra. Mais malheureusement, vous rejetez leur sens direct en les interprétant par quelque biais de votre façon. L’autorité des Vedas demeure immuable et s’élève au-delà de toute remise en question. Tout ce qu’on y trouve établi doit être accepté sans réserve; sinon, leur autorité se voit défiée. Si la conque et la bouse de vache, par exemple, bien qu’elles représentent respectivement l’os et l’excrément d’un animal, sont reconnues comme pures, c’est que l’autorité des Vedas a établi qu’elles sont pures. Le principe est que nul, de sa raison imparfaite, ne peut surclasser l’autorité des Vedas. Les préceptes des Vedas doivent être observés à la lettre, sans spéculation aucune. De prétendus observants de la norme védique fabriquent leurs propres interprétations de cette norme et donnent ainsi naissance à de multiples sectes et groupements religieux qui se prétendent issus de la tradition des Vedas. L’avatara Buddha, quant à lui, reniait directement l’autorité des Vedas, contre laquelle il établit sa propre religion. C’est pourquoi le bouddhisme n’est pas reconnu par les stricts adhérents à la norme védique. Mais les pseudo-adeptes des Vedas causent en fait plus de tort que les bouddhistes. Les bouddhistes ont au moins le courage de rejeter ouvertement les Vedas! Sri Caitanya Mahaprabhu condamne donc tous ceux qui, respectant dans la forme l’autorité des Vedas, s’en écartent indirectement. L’exemple de la conque et de la bouse de vache, qu’Il utilise dans Sa démonstration, est des plus appropriés. On pourrait objecter que si les excréments de la vache sont purs, combien plus doivent l’être ceux d’un brahmana érudit! Mais un tel argument ne tient pas devant les Vedas. La bouse de vache est reconnue pure mais pas les excréments du brahmana, si élevé soit-il telle est la norme védique.

Le Seigneur reprend: “Les préceptes védiques puisent en eux-mêmes leur autorité, et si quelque esprit matérialiste tente d’interpréter les Vedas a sa manière, il défie par la même cette autorité. Quel insensé pourra se croire plus intelligent que Srila Vyasadeva? Celui-ci s’est déjà clairement exprimé dans ses sastras; tout ce qu’apporteront des êtres moins éclairés que lui ne saurait en rien aider à leur compréhension. Son Vedanta-sutra brille avec autant d’éclat que le soleil du plein midi, et quiconque cherche à donner sa propre interprétattion du_ radieux _Vedanta-sutra ne peut qu’en voiler la lumière des nuages de son imagination.

“Le but que poursuivent les Vedas et les Puranas est le même. Ils révèlent la Vérité Absolue, qui est au-delà de toute chose. Cette Vérité Absolue, en dernière analyse, est réalisée comme la Personne Supreme et Absolue, maitre ultime de tout ce qui est. En tant que tel, l’Etre Divin doit posséder pleinement et parfaitement beauté, richesse, renommée, puissance, sagesse et renoncement. Cependant, il arrive, si étonnant que cela puisse paraitre, que 1’on trouve l’Etre Suprême décrit comme impersonnel. En réalité, si certaines parties des Vedas nous offrent une telle description, c’est uniquement dans le but d’anéantir tout concept matériel du Tout absolu. Car, les traits personnels du Seigneur Suprême diffèrent entièrement de tous les traits matériels s’offrant à notre expérience. Chaque être vivant est une personne distincte, et fait partie intégrante du Tout suprême, dont il constitue un simple fragment.